La Factory

Terre des oublis - Duong Thu Huong

 

par Pascale Arguedas   

05-01-2006

 

En 1975, Miên, une jeune femme d’un hameau montagnard du centre Viêtnam, rentre d’une journée en forêt. Elle est terrassée par la nouvelle qui a surpris le village : Bôn est de retour. C’est l’homme qu’elle avait épousé quatorze ans auparavant, et dont la mort comme héros et martyr lui avait été annoncée cinq années après son départ à la guerre.

Elle s’est remariée et vit depuis sept ans avec Hoan, un riche propriétaire terrien qu’elle aime et avec qui elle a un petit garçon. Mais le vétéran Bôn réclame sa femme ! Comme dans le Viêt-nam de l’immédiat après-guerre, tous les honneurs sont dus à ceux qui se sont sacrifiés pour la communauté, Miên, sous la pression des autorités et de son entourage, convaincue que là est son devoir, se résout à quitter sa vie heureuse et confortable pour aller vivre misérablement avec son premier mari…

Dans ce roman fleuve de 800 pages qui charrie quelques alluvions et beaucoup d’histoires anciennes douloureuses, c’est tout le Viêt-nam et ces gens traumatisés par la guerre qui renaissent sous la plume fabuleuse de cette grande dame vietnamienne, Duong Thu Huong.

Les destins individuels qu’elle met en scène pointent l’impuissance tragique de vies tremblantes qui palpitent comme des ailes d’éphémères, soumises à d’incessantes guerres et au culte de l’héroïsme. Des vies où toute l’énergie s’enracine dans la fidélité et la résignation tenace. Un retour dicté par le devoir, un devoir établi depuis des temps lointains. Même s’il n’est écrit noir sur blanc nulle part, il est devenu la loi. Et tout arrive à cause d’un seul mot, la peur. Peur de ne pas être à la hauteur, peur d’aller à l’encontre de cette « loi », peur d’être montré du doigt.

« Une femme debout entre les mondes de deux hommes, consumée des deux côtés par deux soleils tout aussi brûlants mais d’un feu différent. C’était l’image horrible d’un supplice des temps anciens : l’écartèlement. » Trois êtres vivent seuls et ensemble une histoire dramatique contre laquelle ils ne peuvent rien et dont ils doivent s’accommoder. Trois vies brisées qui expliquent tour à tour, dans l’alternance de chapitres présents et passés, leurs jours difficiles ou glorieux, leurs enfances paysannes ou instruites, leurs forces et leurs faiblesses toutes humaines.

L’auteur, avec une maestria consommée, suit le cheminement individuel de ce triangle tragique. Elle confesse chacune de ces voix. On entend alors leurs chuchotements, leurs colères, leurs raisons légitimes et contradictoires. On est si délicatement glissé dans la peau de ce trio infernal que, tout doucement, sans prendre parti, alors que l’on aurait tendance à le faire au début, on finit par comprendre leurs déchirures multiples, individuelles et collectives. Grâce aux éclairages de l’auteur, à ses cadrages particuliers qui ciblent l’un ou l’autre des protagonistes pour les réunir ensuite dans une scène de vie quotidienne, on mesure l’immense souffrance de chacun.

Miên, femme et mère heureuse, doit tout quitter pour subir le calvaire du retour d’un mari prétendu mort qu’elle doit honorer en renouant avec la pauvreté.

Bôn, son ancien mari traumatisé par quatorze années de guerre, d’enfer innommable, est trop détruit physiquement pour reconstruire un foyer. Ce miraculé, qui a tenu des années en exil grâce au souvenir de sa femme, tient encore debout uniquement par un amour né d’une impasse. Il va la harceler, obsédé par l’idée d’avoir un enfant d’elle. Un fils serait le dernier pont qui le relierait à l’avenir, le dernier espoir de vie.

Enfin, Hoan est accablé par le malheur de perdre la femme de sa vie sur un coup du destin. Un chagrin immense l’inonde. La douleur de la séparation est insupportable, l’horreur de la solitude dans laquelle il est soudain plongé sans raison le pousse à s’éloigner de sa terre, à partir vivre en ville où il se lance avec succès dans une carrière de négociant. Mais il reste lucide et bienveillant, alimente par son argent la survie d’une femme, qui n’est plus la sienne aux yeux de la communauté mais qui le restera toujours dans son cœur. Il subvient aussi aux besoins les plus élémentaires de Bôn, son plus grand rival.

La pauvreté est prépondérante pour les uns alors que d’autres bénéficient d’un essor éphémère, fortune rare et subite faite comme un cerf-volant poussé par un grand vent. Le lecteur assiste à des scènes de mariages arrangés, déambule dans des bordels insalubres, mange du riz gluant crépitant dans des poêles crasseuses, traverse des rangées de flamboyants aux couleurs magnifiques qui mènent aux collines d’ananas saturées de parfum. Il a dépassé ses propres frontières, il a plongé, il y est, il y vit dans le Viêt-nam de Duong Thu Huong et il suit de près cette réalité qui est la plus nue des vérités : « L’homme au dos courbé produit, l’homme au dos droit consomme. » Alors il comprend que chacun s’efforce, à sa manière et selon ses moyens, de concilier sa propre aspiration au bonheur, au sens du devoir, à la survie. Révolte, colère, lâcheté, amour, haine, empathie. Le lecteur vit intensément cette histoire cousue en un patchwork de plusieurs vies.

Le roman est construit dans une apparente simplicité avec tant de superbe que l’effet est grandiose ! Car la forme, le style de Duong Thu Huong, reconnaissables et délectables, sont toujours remarquables. Son écriture est si sobre, lyrique, poétique, évocatrice que c’en est bouleversant : « Le Hameau de la Montagne est trop exigu. Dans ce petit monde clos, la joie passe comme un reflet de lumière, un souffle de vent. La tristesse et l’anxiété rôdent comme l’effluve exaltant, vénéneux d’un filtre maléfique, comme un opium qui enivre et paralyse l’âme des hommes car chacune de ces âmes fragiles, esseulées, barbares, recèle le germe maladif, envieux, secret, inavouable d’un drame terrifiant comme un orage, bien que ses désirs inaltérés s’accompagnent en permanence de terreur. » Tout est réussi : la puissance narrative, le rythme, la musique, les différents registres littéraires, tels les dictons populaires, les descriptions minutieuses des paysages, des habitants, de leurs coutumes, de leurs mesquineries et de leurs grandeurs d’âme. Plan général suivi de zoom dans un contexte historique qui mène la danse macabre de ces vies ballottées.

L’auteur passe de l’individuel à l’universel avec une telle grâce qu’on cherche la baguette magique, puis on finit par se laisser aller. On se rend compte qu’on a dévoré, dégusté, fait traîner les huit cents pages, sentant la fin se dessiner à regret. Attachés, ligotés, envoûtés, aimantés par la force romanesque de Duong Thu Huong, nous restons bouche bée, méditant sur cette Terre des oublis, sur ces fichues vies pleines d’humanité contrariées par des principes et des préjugés absurdes.

On tourne la dernière page, bouleversé, ailleurs. Enfin on se ressaisit, comme Hoan qui « s’assied sur le sable, le visage tourné vers la mer, sent le vent râpé son âme. » Et l’on pense qu’on se doit de partager ce livre phénoménal.

L’auteur Duong Thu Huong est née en 1947 au Viêtnam. Militante, elle n’a cessé de défendre vigoureusement ses engagements démocratiques, au point finalement d’être exclue du parti communiste en 1990, avant d’être arrêtée et emprisonnée sans procès. Aujourd’hui elle vit en résidence surveillée à Hanoi.

Éditions Sabine Wespieser. Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.